A n n e    D e   S e y n e s

Écrits



- Extraits de " Les choses arrivent " ( L'intégralité du texte est en téléchargement ICI )


Couple


Ils marchent dans une rue de Londres, la ville où ils se sont rencontrés. Leurs vêtements et la lumière qui les entoure racontent un début de printemps frileux. Le photographe déclenche. Ils sont pris pleine face, en mouvement. Elle est en train de refermer son manteau de fourrure à poils longs, clairs, fait de grands carrés cousus bord à bord. Sous son manteau, un chemisier blanc au col serré par une cravate Lavallière, un pull foncé ou plutôt un gilet dont on aperçoit un bouton ; une jupe de lainage à peine évasée qui descend sous les genoux ; des bas opaques et, par-dessus, roulées sur les chevilles, des socquettes de laine. Aux pieds, des escarpins largement échancrés, fermés par une bride. Peut-être ne cherche-t-elle pas à boutonner son manteau, seulement à en retenir les deux bords de ses mains nues. A l’annulaire, une bague plus volumineuse qu’une alliance — une chevalière, peut-être, aux armes de la famille, la sienne ou celle du jeune homme à ses côtés ? — C’est l’unique bijou visible, avec les clips aux oreilles, ronds et discrets. Sur la tête, un simple béret d’où s’échappent des mèches sombres et ondulées.
Lui porte un costume de golf, pantalon bouffant serré sous les genoux et veste à peine croisée à trois poches. De la poche au dessus du cœur dépasse un mouchoir. Sous le veston, une chemise avec col à longues pointes serré par une cravate à petits damiers contrastés. Par dessus, un gilet de laine que j’imagine sans manche et, par-dessus encore, un chandail échancré en V. Aux mains, des gants de peau. Dans la gauche, il serre un béret semblable à celui de la jeune femme. Chaussettes de laine claire et mocassins classiques à grosses semelles.
Il avance le pied droit, elle le gauche. Il sourit et ses yeux sourient aussi, obliquement, la tête légèrement penchée vers elle mais peut-être n’est-ce pas volontaire, seulement la cadence de la marche qui incline le buste, à peine, et entraîne la tête dans le mouvement.
Chez elle, le sourire est comme pris entre ombre et lumière à cause de la gravité dans les yeux et de la ligne tombante de la bouche. Elle regarde le photographe et ce geste de fermer ou de retenir les pans du manteau donne l’idée d’une coquetterie circonstanciée. Elle a une fossette à la joue droite.
C’est une rue banale aux larges dallages plats et rectangulaires. A droite, une grille ferme une cour ou un jardin. Derrière eux, une imprécise perspective d’immeubles. Ce qui frappe est qu’ils sont seuls, pas un passant, pas un véhicule dans cette rue qui semble avoir été vidée comme avant le tournage d’un film. Le photographe a soigné sa mise en scène.
Ils sont seuls, ils marchent côte à côte. Ils ont l’air heureux et l’assurance tranquille de la jeunesse et de l’aisance. Elle a vingt-quatre ans, il en a vingt-sept. Il est français, originaire du midi de la France, cheveux châtains et regard bleu. Elle est suédoise, petite, brune, prunelles et cheveux sombres. Ces choses, la photo en noir et blanc ne les dit pas mais je les sais.
Cette photo détaillée de mes parents, qui n’étaient encore que fiancés, est affichée dans mon atelier de travail ainsi que les vôtres, mes enfants.



Asthme


Poussée par la violence de certaines crises, je sautais par-dessus les interdits. “Ne te sers pas trop de ton appareil !” Mais moi, je souhaitais trop la délivrance, les palpitations folles du cœur, les frémissements paradisiaques. Vingt fois, je pressais la poire quand cinq ou six étaient permises. J’aspirais l’amertume du fin brouillard qui venait se coller au fond de ma gorge et ouvrait les portes de ma ville thoracique. Alors les enfants qui couraient dehors devenaient possibles, la branche du platane qui se balançait, possible aussi ; l’effort pour me lever perdait son épaisseur, la distance entre le fauteuil et la fenêtre me faisait des signes amicaux. Je flottais à quelques centimètres du sol.
Mais j’étais esclave. Les minutes d’accalmie étaient inversement proportionnelles au nombre de pressions sur la poire. Si par malheur, durant ces répits, j’étais descendue d’un étage, abandonnant lâchement l’Appareil dans ma chambre — l’humiliation de le prendre avec moi, de m’afficher avec cet honteux cordon ombilical — et que, une fois en bas, la crise me reprit, je retrouvais le supplice intact, intacte la souffrance d’une marche d’escalier et le poids de ma main droite sur la rampe de fer. L’air dans ma bouche avait l’opacité d’un cri de pierre, ma colonne vertébrale se transformait en un arc d’airain, ma poitrine devenait creuse et froide comme une cuvette de faïence.
Je montais, me tirais à la rampe, la nuque pliée, les yeux fermés, les muscles du cou, des épaules, des bras à la torture. Le palier du premier étage me dominait comme un défi. Entre lui et moi, l’espoir insensé de quinze, douze ou seulement cinq inspirations. Je soufflais serré, l’ascension n’en finissait pas. Dehors, on riait, on criait, on sautait, on déplaçait une chaise. Mais comment ? Comment ? J’essayais de me dédoubler, j’étais dehors, le gravier roulait sous mes semelles, je frappais le sol, j’empoignais la terre, j’ouvrais les bras. Je trichais, je trichais et cette trahison me coûtait le prix d’un palier toujours plus lointain à atteindre.
Dans l’obscurité opaque de tout mon corps, les objets les plus familiers décuplaient leur présence et leur sens. Lucidité aveuglante de la raison qui fout le camp. Sous ma main, le grenu de la peinture sur la rampe étroite ressemble à ce qui frise dans l’espace minuscule de ma poitrine. Souffrance. Le froid de la vitre où s’inscrit un défaut en forme de pépin de citron. Souffrance. Le papier crayeux du mur qu’un ongle a éraflé près de la plinthe. Souffrance. Le luisant profond du bois ciré de la table, les motifs ridicules et obsédants du tapis persan, le ventre dur d’un pot d’étain avec ce goût plat et glacé du métal qui s’inscrit au creux de la gorge. Souffrance ! Souffrance ! Le monde se peuplait d’inerties mouvantes.
Le dernier effort ne compte plus. L’obstruction de tout se précipite au fond de moi, une débandade de billes roule dans le fossé de mes reins. C’est le jour, c’est la nuit, le monde qui va revivre, la détente caoutchoutée de tous mes membres. L’Appareil est sur la table. Mon regard fonce sur lui et l’avale, ma main vole. Je dépose sur mon front, comme une prière, la demie seconde de l’attente et puis je presse, je presse la poire comme une démente et des fils de lumière glissent dans mon sang, ma colonne vertébrale s’affaisse comme une corde lâchée dans le vide, mes mollets sont des limaces, mon cœur une bouche qui bat. Je peux parler de nouveau, les mots se ruent vers moi en dansant, mes yeux sont remplis de petits points brillants. Autour de moi, les objets gisent, disloqués, vidés de sens, délivrés de toute épaisseur. C’est moi qui règne, retrouvée.
L’asthme a disparu avec la naissance de Marie, mon premier enfant. Ce souffle coupé — par qui, par quoi ? — une petite fille me l’a rendu comme je devenais mère, tenant une place identique à celle de la mère disparue et si souvent tuée par volonté enfantine, perte de mémoire, trahison, post-mortem canonisation. Morte, c’est sûr. Tuée, c’est à voir. Ensevelie, oui. Sous la sœur aînée, aimée, haïe, lourde de la mère morte et consentante du rôle dévolu. Consentante ou prisonnière ? Les deux certainement. A l’évidence.



Suède


Dans le village, le délire kaki et tricolore martela les rues tout le jour. Aux héros sales et joyeux, perchés sur leurs camions militaires, chacun tendait un trésor allègrement lâché, sa chemise, son béret, une plaque de chocolat. Je courais chez nous chercher un quignon de pain, le tendis devant moi à celui qui le prit, qui disparut, que je ne connaîtrais pas. On oubliait distraitement que, passé ce jour, il faudrait continuer à vivre. Devant cette chose énorme, la guerre qui prenait fin, chacun pour un bref instant a dû voir le soleil se lever.
Avec la fin de la guerre, la victoire grâce aux Alliés et l’Allemagne à genoux, les frontières s’ouvraient. Nous passerions les vacances d’été chez la grand-mère, en Suède. Ma sœur avait quinze ans passés, moi tout juste treize et Henri sept. Je ne sais trop pour quelle raison nous avons fait, seuls, le voyage en train, douze heures ou plus, assis dans un compartiment de troisième classe, à travers l’Allemagne dévastée par les bombardements américains. Je garde un souvenir précis de la gare de Hambourg, dans une fin d’après midi, et des quais où grouillaient des hordes d’enfants quémandant du pain, des sous, n’importe quoi. Tout est gris, sale, cassé, détruit. On est en été, pourtant, j’ai l’impression qu’il fait froid, comme si misère, détresse, saleté ne se conjuguaient qu’avec froid. Nous sommes dans le compartiment, protégés par une vitre. Quels sentiments, quelles émotions ces visions ont-ils éveillés en moi, honte, gêne, pitié, curiosité, ahurissement ? La guerre, c’était cela et cela, je ne l’avais jamais vu.
Mon premier matin en Suède est intact, coquillage dur et rose, fiché dans ma mémoire pour toujours. Combien de fois dans le désarroi parisien, n’ai-je rappelé à moi ces images de tendresse et de lumière nacrées, comme si elles possédaient des vertus salvatrices ?
Dans l’appartement, tout le monde dort. Nous sommes arrivés la veille après plusieurs jours de train. Nous passions notre première nuit suédoise à Stockholm, chez mon oncle. La chambre où je me réveille est précise, nette, claire déjà. Dans les coins du plafond, mourant le long des murs, les ombres d’un restant de nuit sont fluides. Je me glisse hors du lit, vais m’asseoir sur le rebord de la fenêtre. Je n’ose pas lever les stores gris perle. Il faut que le silence m’accompagne, qu’il soit un gage de mon premier émerveillement, de ma prise de possession solitaire des choses. Je bois la lumière à travers les fentes du store. La vraie blancheur, je l’ai trouvée ce matin-là et pour toute ma vie. Dans l’azur, sur le trottoir, sur les murs des immeubles, dans la fraîcheur du soleil invisible, sur les mains des deux ouvriers qui s’activaient au bas de la rue. Cette première heure m’était donnée, cette journée s’ouvrait pour moi comme une feuille de papier qu’on déplisse. Il y avait une sorte de crissement joyeux dans toute cette propreté. Blanche, blanche. Je recevais l’espace infini et soyeux de cette blancheur. Les ouvriers parlaient, c’était ma langue qu’ils chantaient. Entre la ville blanche et moi dans ce matin unique, je veux croire à une promesse de paix. La transparence m’accueille, la chaleur bleu pâle du soleil me pénètre. J’ai dû pleurer de joie.
Huit heures de train. Nous comptons les lacs : vingt huit, je crois, depuis Stockholm. Les gares, pomponnées comme des chevaux de parade, sentent la résine et le goudron. On dirait qu’il y a fête partout. Sous les auvents, des fleurs moussent dans des corbeilles en écorce de bouleau. Le ciel est bleu, les lacs sont bleus et ce bleu net et léger déteint dans les yeux des enfants. Les enfants croquent des bonbons couleur de fleurs, les fleurs ressemblent à des perles et les yeux des enfants sont des agates dures et polies. Les enfants courent tout nus sur les quais blonds de la gare. Mon cœur devient un ferment d’amour et de jalousie. Je les adopte tous. Je voudrais recommencer ma vie sous un casque d’or et rire toute nue sur un quai de gare, au bord d’un lac, devant une maison de bois peinte en rouge et blanc.
Leksand. Notre lac apparaît. Tranquille et mystérieuse sérénité couleur violette. Et puis, là-bas, à droite, l’église blanche agenouillée au bord de l’eau. C’est notre village, nous arrivons chez nous.
Un énorme taxi noir nous avale, nous et nos valises. La route entre les sapins et les bouleaux a un parfum de terre cuivré. Le chauffeur stoppe devant la barrière verte encadrée par deux soleils en bois. Il ouvre les portières, soulève sa casquette. Nous poussons la barrière. Ma grand-mère, forteresse d’autorité et de tendresse, nous ouvre les bras. Nous sommes pressés contre elle, contre sa chaleur, l’odeur lilas de sa peau un peu molle.
Amour retrouvé, amour repeuplé. Aussitôt levés, nous frappions à sa porte. La chambre était encore imbibée de relents de sommeil et de draps chauds. Le matin se réjouissait à la fenêtre. Sur la table de nuit, le petit-déjeuner ouvrait la journée.
Nous sautons sur le lit de Mormor (Mor = mère ; Mormor = mère de la mère) Nous nous glissons à côté d’elle. Impératrice, elle a des gestes larges et définitifs. Elle nous jette ses bras blancs et mous sous la nuque et nous cale contre elle, nous enfouit dans la tiédeur de sa peau et de l’édredon de plumes. Elle règne sur nous trois, sur sa chambre, sur le plateau du petit-déjeuner, sur les bouleaux devant sa fenêtre dont elle dit qu’ils sont les plus hauts et les plus blancs du pays. Des oiseaux piquent des graines de capucines. Elle nous demande si nous pensons qu’ils rêvent la nuit. Elle le croit et tout ce qu’elle dit est juste et vrai. Elle pète avec une majesté de reine en nous racontant ses ancêtres, tous marins, la mort de ses trois petits frères à quelques jours de distance et claque fortement entre ses mains quand elle décide que l’histoire est finie. Ce geste magnifique de cymbalier, c’est aussi la fessée péremptoire et abstraite qu’elle administre, comme une dernière faveur, à son mari qui l’a quittée après quarante années de vie et de bonheur communs. Toujours, ce qu’elle nous raconte sur ce grand-père inconnu se termine par cette claque magistrale. Ainsi, règne-t-elle sur lui, sur ses peines passées, sur sa solitude présente. C’est comme ça et c’est comme ça, semble-t-elle dire toujours. Elle choisissait le point final et tout devenait victoire.
J’aime lui caresser le front, longtemps, frais sous la mousse folle des cheveux argentés et poser mes lèvres sur sa joue plate. Elle inspecte mon nez : Tu as le nez de Mormor, dit-elle, c’est toi qui a hérité de ma boule.” Elle me redonne courage mais pas pour longtemps. La boule, à l’extrémité de son nez à elle, est fière, architecturée, aux facettes nettes. Elle parle d’amour, de courage, de grandeur, est l’aboutissement évident de l’arête longue et forte du nez. Ma boule à moi est comme surajoutée, ressemble à une erreur, disgrâce et rondeur sans noblesse qui reflètent mes défauts. Je pense qu’à force d’appuyer mon index tendu sur la longueur de mon nez, la boule finira par prendre le bon pli.
Un temps pour tout. Ma grand-mère nous chassait du lit avec la même brusquerie qu’elle avait eue pour nous y accueillir. Comme on effarouche une volée de moineaux. Nous quittions la chambre, nous allions au lac où, depuis dix ans, ma grand-mère n’était pas descendue. Elle l’aimait de sa fenêtre. A l’heure du coucher de soleil, il prenait des teintes anémone.
On traversait la forêt de bouleaux et de sapins. Mon gros nez souffrait de plaisir aux odeurs des chanterelles, des mousses, des myrtilles, des airelles, des résines. Nous enjambions la voie ferrée et collions notre oreille contre le rail froid pour prédire l’arrivée du train. Quelques pas encore, à la queue leu leu sur un sentier large comme un pied, traversé de racines qui affleuraient et que des milliers de pas avaient tellement usées et polies que, sous leur gris argenté, elles semblaient plus minérales que végétales. L’eau du lac avait un goût de métal, sans doute à cause des cailloux ferrugineux, gros galets ronds et roux qui, dans l’eau, se couvraient d’un duvet vert. Avec les fûts lisses des sapins échappés des flottages, nous construisions des radeaux.
Entre mes deux oncles, ma grand-mère et nous, ma mère reprenait sa place. Une place dévorante. Des photographies d’elle parues dans les journaux anglais et suédois, des articles d’elle ou sur elle remplissaient des albums entiers. Sa correspondance, publiée après sa mort par son frère cadet, occupait, sous la forme d’un gros livre, le centre de la table de chevet de ma grand-mère. A vrai dire, il occupait toute la chambre. Toute la maison. Maman était partout, sublimée, canonisée. Et nous, nous n’étions que ses enfants. Au village, chez les commerçants, aux amis proches ou lointains, aux vieilles dames qui venaient prendre le thé, on nous présentait :” Ce sont les enfants de Margareta”. D’avoir en partie négligé cette évidence devint pour moi presque une faute. Les souvenirs les plus anodins comme les plus précieux qui me reliaient encore à elle tombèrent comme s’ils n’avaient plus droit de cité. Comment prétendre encore qu’elle m’avait grondée parce que j’avais brûlé mes gants de laine tout neufs en me chauffant les mains sur un poêle ? Comment rappeler… mais rappeler quoi ? Une certaine image de maman a glissé hors de ma mémoire. Ma grand-mère fit dactylographier pour nous trois un texte de soixante dix pages où elle racontait la vie de notre mère, son enfance, son adolescence… Tous trois nous l’avons lue, dans les larmes sans doute, mais je ne me souviens plus au juste à qui ces larmes étaient destinées.
J’ai relu ce texte dernièrement. L’univers, les personnes qu’il décrit devaient relever pour nous du conte de fée : une famille unie, des parents présents, aimants, des enfants beaux, sages et intelligents, des vacances à l’étranger, des bals royaux, des dîners d’ambassade, des galas, des rencontres prestigieuses. Au centre de cet univers, Margareta, image d’une perfection toute auréolée de lumière comme une sainte Lucie. Derrière la grand-mère qui nous offrait ces pages, nous ne pouvions, à l’époque, percevoir la mère aveuglée par l’affliction qui les avait écrites. Le texte se termine ainsi : Ne l’oubliez jamais ! Faites que son cœur ardent, sa nature généreuse, son caractère rayonnant et humoristique ainsi que sa bonté et son affection, soient l’étoile qui vous conduise toute votre vie. Mormor, août 1946. Difficile de s’en relever…
Le soir, après dîner dans le storstuga, la haute pièce qui s’élève jusqu’aux poutres rondes sous le toit, devant brasan, le feu de cheminée, ma grand-mère me raconte ma naissance au Carolinska Sjukhuset de Stockholm et comment la sage-femme qui m’a mise au monde s’est écriée, colère et déçue : “C’est une petite catholique !”, certaine que chaque petit français qui naissait était un enfant du Pape. On l’avait rassurée. — “Et puis Margareta et toi, vous êtes venues ici, à Solgarden. Tu étais si petite que tes cousins voulaient jouer avec toi comme avec une poupée.”
De l’entendre évoquer ma naissance — correspondant au jour anniversaire de ma mère — et, en deçà, la rencontre à Londres entre François et Margareta, les fiançailles, le mariage et les quarante caisses de cadeaux ; la première visite de mon père en Suède, me donnait à nouveau des racines. Le temps d’un été, j’avais un pays, une famille. Mais comment vivre après, comment se contenter d’une chaleur qui, semblable à celle des étoiles mortes, devait pour me rejoindre parcourir un espace infini et tromper le temps ? Prospectives.
Pour l’heure, à califourchon sur le bras du fauteuil, nous regardons les albums aux photos sépia qui remontent à bien avant notre naissance. Nous apprenons les ancêtres, nous échafaudons des origines un peu mythiques. Nous découvrons le grand-père Erik — dont le dernier séjour à Solgarden remonte à l’année de ma naissance, été 33, la moustache sombre au-dessus d’une bouche tombante, les deux rides profondes entre les deux sourcils, le regard un peu fou qui raconte l’impétuosité, l’autorité, la passion, en même temps que quelque chose d’inquiet. Il a une chevelure épaisse et ondulée. Comme toutes les personnes de petite taille, il se tient très droit. Cela fait treize années que ma grand-mère et lui vivent séparés, chacun dans sa solitude.
Henri, qui n’a pas encore huit ans, monte se coucher le premier. Au bout de dix minutes, il redescend : ”Je viens chercher une petite flamme…” Il s’approche du feu, fait semblant de saisir une flamme et remonte. Redescend dix minutes plus tard :” Encore une petite flamme…” Ainsi plusieurs fois de suite jusqu’à ce que Mormor claque dans ses mains et, d’un coup, envoie les trois enfants dans leur lit.
J’avais juste treize ans, Catherine quinze et demi. Cette différence, ajoutée à sa maturité et à mon immaturité, ne devaient pas favoriser nos échanges. J’étais plus proche d’Henri. Elle devait en souffrir. Moi, je l’admirais.






- Texte de Pierre-Alain Tâche, Août 2004 :


À la suite d’une visite à l’exposition d’Anne de Seynes à Belle-île en mer, été 2004, le poète suisse Pierre-Alain Tâche écrivait le texte suivant :


Le travail d’Anne de Seynes doit beaucoup à un geste sûr, répété, qui ne craint pas de révoquer, de s’annuler, en quelque sorte, s’il le faut, au point qu’il préserve ainsi, en-deça de ce qui reste à exprimer et ce, jusqu’à ce que surgisse ou remonte à la surface (papier, bois ou métal) une proposition qui tient son équilibre ou cet accord qui, souvent, me paraît avoir la légèreté d’une révélation passagère. C’est que cette femme d’apparence sereine « trouve », elle aussi, à sa manière, et « ne cherche pas ». Mais elle ne le proclame pas, sachant que chaque forme, chaque trace, chaque couleur, appellent, déjà, celles qui feront suite pour peu que l’esprit s’applique à ne pas vouloir, à résister, à consentir ; de telle sorte que l’œuvre trouve sa cohérence dans la succession des attentes et des tentatives, qui sont autant d’aventures où l’être est engagé à découvert. (Et ce serait déjà motif à exprimer quelque gratitude quand tant de plasticiens contemporains balisent de concepts un champs où ils n’auront plus qu’à se mettre en scène ; et rien à découvrir, sinon ce vide qu’aucune dénonciation ne peut combler.)
Le mouvement que j’évoque trouve une illustration d’une force singulière dans une série d’œuvres récentes sur papier que l’artiste parisienne exposait à Belle-Ile – œuvres dont on sait seulement qu’elles ont été comme imposées par la mort d’un ami. Il ne faut pas longtemps pour saisir quels en sont la nécessité et l’enjeu. La peinture est la seule réponse possible au deuil ; elle est, semblablement, le seul outil adéquat (même s’il peut sembler dérisoire) pour qui, en fait, n’a pas le choix ; pour qui n’imagine pas bien sûr comment entreprendre le travail dans une situation qui tend à dénier tout pouvoir à l’art ; pour celle qui ne veut ni ne peut mentir (ou c’est l’élégie, mais elle ne sauve rien, quand on sait bien qu’il faudra faire table rase). Ainsi, nécessité faisant loi, l’on s’étonne à peine de voir apparaître sur la feuille blanche de larges bandes d’un noir profond, posées horizontalement : comme refus du vécu trop lourd à porter, mais comme aussi le moyen de signifier la vanité de l’acte créateur ou même l’impossibilité de peindre. Le geste, ici, est de l’ordre d’une censure qui pourrait conduire au renoncement. Mais, dans le cas particulier, il aura fini par être – et, sans doute, intuitivement – une manière de reconstruire, d’esquisser une assise où reprendre pied.
Mais que permet le degré de désarroi ou de révolte où l’on devine Anne de Seynes ? Rien qu’elle n’ait pu définir, mais, par une démarche que j’apparenterais volontiers à une sorte d’apprivoisement, un consentement progressif à l’évocation d’un visage, dont elle sait bien pourtant – et nous avec elle – qu’il ne peut être restitué.(Peut-être, même, doit-il être tenu à la juste distance qui permettra de l’accepter.)Et voici qu’il déchire, qu’il bouscule le noir, en son centre, mais comme s’il venait d’outre-tombe et tenait à y demeurer. Que voit-on ? Des stries, qui sont autant d’interrogations, des griffures de plus en plus résolues, qui aménagent un espace où la mémoire témoigne, renouant avec la vocation de la peinture, qui est aussi de donner place à une réalité intérieure qui, sans quoi, demeurerait cachée ou, du moins, difficilement communicable. Une forme ainsi, plus suggérée que certaine, s’impose à nous comme ce qui finirait par démanteler l’obscure barricade. La couleur, alors, peut réapparaître, sous-jacente ; elle sera le support d’un noir qu’elle tempère et, parfois, déborde. Et le bleu qui explose en lisière, s’il évoque celui que l’on surprend dans les creux de Belle-Ile, est aussi celui, plus profond encore, d’un absolu.
La technique utilisée n’est pas innocente. Il semblerait qu’elle ait été spontanée, inconsciente, alors même qu’il est facile de lui trouver un arrière-plan symbolique. Toujours est-il qu’elle a permis à Anne de Seynes, dans un second temps, de se dégager de la fatalité d’avoir à figurer la mort pour la congédier. Me semble ainsi admirable qu’il appartienne à des larmes de bougies, à des coulures de cire, de reléguer au second plan les cloisons d’encre et de suie qui signifiaient l’inacceptable. Elles scintilleront comme des éclairs aussitôt figés, comme de tendres supports pour le retour de la couleur, comme une volée de traits qui pourrait se perdre dans le noir si sa masse ne retenait un peu de l’ombre brune que l’on voit aux ailes des goélands. Et le fait est que quelque chose – presque rien – a surgi, libérant une forme dans l’espace ; quelque chose qui s’envole et qui, se faisant, renoue avec le mystère frémissant de la vie. Le crâne par un transfert qui dit aussi la part d’apaisement, s’est transformé en oiseaux, qui traversent le ciel du papier comme autant de signes qui relient et libèrent. Nous devinons alors que cette mutation n’est pas seulement l’aboutissement du travail de deuil, mais qu’elle ménage, pas à pas, feuille après feuille, le presque inconcevable avènement d’un objet pictural, qui puisse se constituer comme tel, d’une œuvre dont l’autonomie apparaît, quand bien même elle serait le fruit d’une méditation dont nous ne pouvons ignorer la source. La traversée du noir peut alors s’achever. La peinture, par des chemins qui lui sont propres, a repris la main et, dans l’espace ainsi restitué, quelque chose d’autres aura désormais liberté d’advenir et d’exister.

Pierre-Alain Tâche, Août 2004





- Texte de Jean Bazaine, extrait de " Signes " numéro 22 de 1998 consacré à Pierre-Jean Buffy :







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